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Textes en français
Sommaire
15- Interview de J. L. Zumeta par J. L. Merino, parue dans le quotidien El País du 26 juin 2000.
16- Annaïk Carricano : José Luis Zumeta, catalogue de l’exposition à Biarritz, 2002, Ed. Atlantica.
17- Iñaki M. Ruiz de Egino, exposition à la galerie Insolitudes à Pau, 2010.
18- M. de Jaureguiberry : Zumeta un monde merveilleux, La Peinture basque, Ed. Pimientos, 2009.
18 bis- Ellande Duny-Pétré: Décès du peintre José Luis Zumeta, Enbata n° 2357 de mai 2010.
Entretien avec Jose Luis Zumeta
Recueilli par José Luis Merino
pour le journal El País du 26 juin 2000
Exposition à Biarritz, 2002
Crypte Sainte Eugénie, Atlantica
PENSEZ-VOUS qu'il existe acte plus gratifiant que celui de peindre?
Pour ma part, le fait de peindre m'apporte quelque chose de tout à fait singulier, le sentiment, fréquent mais pas systématique, de saisir l'instant présent, chose qui ne se produit pas dans d'autres domaines. C'est vivre l'instant comme une réalité et s'en emparer. C'est en effet très gratifiant et cela vous procure un sentiment particulier.
En quoi votre façon de peindre a-t-elle changé au fil du temps?
Elle n'a pas véritablement changé. Seulement, peu à peu, elle a acquis plus de libertés, elle a gagné en netteté. Moi-même avant, je travaillais davantage à l'aveugle. Mais pour l'essentiel, depuis les années 70 jusqu'à présent, je ne pense pas qu'elle ait véritablement changé. Peut-être était-elle auparavant plus organique, plus végétale, fondée davantage sur une relation à la nature, tandis qu'aujourd'hui, il existe un équilibre entre l'aspect organique et l'aspect plus géométrique, entre quelque chose d'informe d'une part, et quelque chose qui rend ma peinture plus concrète et donc plus cristalline. Il s'agit de parvenir à un équilibre entre ces deux tendances.
Pour un artiste, l'engagement le plus pressant consiste à résoudre, tous les matins, les problèmes que pose un nouveau tableau, n'est-ce pas?
C'est en effet ce qui remplit la journée et, par conséquent, ce qui remplit aussi la vie. La difficulté essentielle consiste à trouver l'énergie pour commencer un tableau. Dès lors, il s'agit de résoudre le problème qui se pose et de se laisser porter par le tableau sans trop de préjugés. Voilà ma préoccupation première car c'est ma vie. En réalité et, même si d'autres choses telles que l'amour, la famille, les relations avec autrui sont également importantes, toute ma vie, ou du moins la majeure partie de ma vie, repose sur la peinture. Elle est, je le répète, l'un des fondements de ma vie.
Est-ce que cela signifie que les jours que vous passez sans peindre, il manque quelque chose à votre vie?
Bien sûr. Les journées sans peinture sont des journées très longues où il vous arrive même d'avoir mauvaise conscience, de vous sentir mal et où quelque chose vous manque. Il est difficile de remplir ces journées d'autant que dans la vie, je ne suis pas une personne qui varie ses activités. En réalité, ma pensée se concentre presque essentiellement sur la peinture. Les cinq, six ou sept heures que le lui consacre remplissent ma journée et, une peinture réussie, c'est un jour heureux.
Pensez-vous encore aujourd'hui que la peinture est pure impuissance, affleurement des minima, tandis qu'en deçà, tout n'est qu'impuissance ?
C'est ce que j'ai dit un jour. Je crois qu'à présent je connais mieux ma peinture qu'autrefois. Cette expression si radicale s'est maintenant quelque peu adoucie. Néanmoins, cette impuissance est encore grande, incontestablement, mais lorsqu'on parvient à réaliser certaines choses, on a parfois le sentiment d'être véritablement capable de tout et que tout devient possible.
Vous est-il arrivé d'envisager la venue à votre atelier d'un promoteur qui vous demanderait de peindre une fresque de vingt mètres de long sur quatre mètres de haut ?
J'ai réalisé une fresque murale à Usurbil, de 145 mètres carrés. Je pensais que de là découleraient d'autres commandes. Autrefois, je rêvais d'un travail public. Aujourd'hui, je me suis résigné à effectuer un travail d'atelier. Mais incontestablement, les réalisations publiques et de grande taille ont été l'une de mes grandes joies…
Pour un peintre dont l'art repose sur une forte pulsion de l'énergie, comme c'est votre cas, toute nouvelle toile est-elle précédée d'une sorte de prière intérieure dont la devise serait le désir de ne jamais se répéter?
Le fait de recourir à des procédés que l'on connaît, la répétition, la facilité, tout cela représente un véritable danger. C'est la raison pour laquelle j'ai, durant de nombreuses années, souvent peint en tâtonnant. Aujourd'hui, avec l'âge, j'utilise de plus en plus de techniques différentes parce qu'il me faut également les mettre à profit à un moment donné. Cependant tout au long de ma vie, j'ai essayé d'apprendre en partant de ce que je ne savais pas. Ce que l'on sait vraiment, sans le savoir, c'est ce que l'on apprend. Chillida a coutume de dire : «Il faut faire ce que l’on ne sait pas». Pour ma part, je veux apprendre sur ce que l'on fait sans savoir, sur ce qui apparaît lorsque l'on travaille en tâtonnant, sans savoir si le hasard intervient. Cela donne le pouvoir de se renouveler et permet à chacun de s'auto-alimenter en permanence.
Le fait d'employer tout son temps à courtiser ceux qui détiennent le pouvoir constitue-t-il une perte de temps à l'heure de la création?
Il est très dangereux d'être mû par l'intérêt économique ou social, d'avoir hâte de devenir un peintre réputé.
Quelle peut être la bonne voie?
Le principe de base est de tendre toujours à écouter la voix des sentiments. La raison peut nous conduire a notre perte. En se laissant guider par ses sentiments, le risque d'erreur est moins important qu'en poursuivant une quelconque forme d'intérêt au une voie excessivement rationnelle.
Pensez-vous que le pouvoir ait besoin de contrôler les artistes? L'artiste doit-il en être conscient et réagir en s'insurgeant pour continuer à se sentir libre?
Je n'ai pas eu ce sentiment. Au contraire, personne ne s'est souvenu de moi dans la vie. Et je m'en réjouis. Je n'ai jamais eu à m'opposer à un contrôle quelconque, puisque personne n'a jamais prétendu me contrôler, ni me demander quoi que ce soit, ni m'offrir quoi que ce soit. J’ai vécu de façon totalement indépendante et à l'écart de tout cela.
Les références figuratives impliquent une plus grande dose d'anecdotique comparées à l'abstrait?
L'art figuratif confère une certaine tendance littéraire.
L'abstrait dispose de moins de points d'appui?
L'abstrait chez moi n'est pas non plus totalement dépourvu de connotations figuratives. Il est vrai que j’ai tendance à éliminer tout ce qui apparaît comme évident dans le figuratif. En réalité, il s'agit d'une suggestion figurative qui ne va pas jusqu'à se concrétiser.
Comment vivez-vous ce qui semble être le lancement international de votre peinture?
Vous faites allusion à l'exposition de New York. Je ne pense pas que cela ait une portée transcendante. Bien entendu, je suis le premier intéressé à ce qu'elle se passe bien, à ce qu'elle plaise et offre de nouvelles opportunités d'expositions, mais je ne pense pas que ce soit quelque chose de tellement important.
Le trait que produit la peinture d'action possède une énergie directe. Aussi, ne court-on pas le risque que l'image que ce trait renvoie au spectateur ne soit directe et, par conséquent, de portée restreinte autant qu'éphémère?
Ce geste direct n'est pas éphémère ni de portée restreinte dans sa communication sous prétexte qu'il marque un temps rapide, à la condition qu'il soit tel qu'il doit être et là où il doit être. Il arrive en fait que ce geste soit plus important que sa couleur ou sa forme.
Peut-on percevoir dans toute œuvre majeure le processus de sa propre création?
Je ne pense pas. Je crois en réalité que le fait de retrouver le processus créatif d'une œuvre rapproche son propre créateur et, il arrive même que le fait de percevoir une erreur ou une difficulté quelconque soit une récompense. Cependant, à titre d'exemple, la Joconde me semble impénétrable et c'est cette difficulté qui lui donne toute sa valeur, son caractère énigmatique et mystérieux.
Une œuvre de grande dimension peut renfermer un échec pictural, tandis qu'une œuvre petite peut recéler un trésor plastique et cela même si Paul Gauguin faisait observer qu'un centimètre carré de vert et un mètre carré de vert sont deux choses différentes. Qu'en pensez-vous?
Bien sûr, le mont Everest ou une petite montagne présentant la même morphologie sont deux choses différentes. Chaque tableau possède ses propres dimensions et chaque dimension exige un traitement différent. En ce qui me concerne, rares sont les fois où je travaille à partir d'une idée préalable ou d'une esquisse. Le fait d'agrandir un petit tableau suppose d'y apporter un certain nombre de changements.
Pourquoi faudrait-il mourir pour peindre?
Non, non absolument pas. Il faut revivre encore et encore et vivre de nombreuses années.
Lorsque, au beau milieu d'une création, on retrouve un trait que l'on a fait antérieurement, ne se trouve-t-on pas face à quelque chose de pourri, de néfaste, de contreproductif et d'inutile pour le devenir de cette œuvre en gestation?
Chez un individu, le geste, le trait ne varient pas à l'infini. Le danger consiste à les mémoriser et à les utiliser de façon consciente afin d'obtenir un résultat connu d'avance.
L'art dépasse-t-il le sens de la beauté?
Qu'est-ce que la beauté? La laideur ne serait-elle pas ce que l'on n'a pas découvert comme étant la beauté?
L'art de peindre ne serait-il pas uniquement un moyen d'atteindre, rapidement au lentement, l'indéfinissable?
La peinture est une réflexion et une réponse de notre propre expérience du monde qui se précise peu à peu au fil du temps, parfois rapidement, parfois lentement.
Dans l'art, est-il aussi important de savoir ce que l'on ne doit pas faire que de faire ce que l'on sait?
Ce que l'on doit faire, ou plutôt ce que l'on ne doit pas faire, est une question purement éthique. Le résultat obtenu dépend autant de soi que de ce que le tableau lui-même vous dicte, de l'entente ou de la mésentente que chacun établit avec ce tableau.
Malgré tout, parmi les grands peintres que le temps nous a donnés de voir, hier comme aujourd'hui, aucun ne peut s'arroger le droit d'avoir inventé l'une des couleurs du spectre. Est-ce là une impuissance du genre humain ?
Toutes les couleurs se trouvent dans la nature. Prenez un scarabée, un oiseau, un papillon, une fleur et vous trouverez des rouges, des bleus, des jaunes, des verts, des violets, etc. qui dépassent toute imagination.
Il arrive que certains spectateurs perçoivent des formes figuratives dans des traits purement abstraits. Est-ce à dire que ces spectateurs sont terrifiés à l'idée de ne rien trouver qu'ils puissent rattacher à la réalité? Ou bien, l'abstrait n'est-il pas le lieu idéal qui permet de donner libre cours à son imagination ?
Toute forme organique est susceptible de suggérer une image figurative. Par conséquent, chaque spectateur peut donner une interprétation différente en fonction du son vécu, de sa culture. Nombreux sont ceux qui peuvent s'attarder longuement à regarder des formes, des scènes, à observer les nuages, un vieux mur, une forêt; c'est là un mécanisme courant et primaire. En revanche, lorsque tout n'est que plans et géométries, ce mécanisme ne fonctionne pas et toute personne qui aborderait l'œuvre uniquement par le biais de références organiques à l'Art se sentirait perdue.
Propos recueillis par José Luis Merino, journaliste et critique d'art.
José Luis Zumeta
Annaïk Carricano
Exposition à Biarritz, 2002
Crypte Sainte Eugénie, Editions Atlantica
Originaire d'un village du Pays Basque Sud, Ursubil, Jose Luis Zumeta participe en 1966 à la fondation du groupe Gaur, Aujourd'hui en euskara, groupe qui représente la nouvelle génération de peintres et sculpteurs basques. Leur art se situe dans un courant novateur et se manifeste à travers des changements révolutionnaires : formes massives à la géométrie parfois brutale et fonctionnement instinctif de la couleur engendré par le geste. Arias, Oteiza, Balerdi, Basterrechea, Chillida, Mendiburu et Zumeta font partie de cette génération d'artistes qui "réussirent à impliquer l'art dans les événements politiques et sociaux du Pays Basque durant le franquisme" (2).
Selon les propos de Koldo Izagirre cités plus loin, "Zumeta est basque au sens où les Basques définissent leur propre groupe, à savoir dépositaires de la langue basque et par conséquent, il ne doit justification qu'à lui-même. A l'image de son peuple, il lui a fallu se former en tâtonnant, selon sa propre école, en partant de zéro comme le firent aussi ceux qui tentaient de remettre notre littérature au goût du jour... Toujours attentif à son environnement, Zumeta se nourrit d'une réalité qui recèle, entre autres, ce que les Basques produisent. Aussi ne peut-on l'enfermer dans aucune école. Il s'identifie à son peuple à travers sa langue et cela lui confère la liberté nécessaire à tout artiste pour créer. Zumeta, c'est lui et son talent".
Un séjour à Paris en 1959 plonge Zumeta au cœur de la modernité : il rencontre des peintres internationaux qui s'efforcent d'élaborer un langage artistique nouveau. L'Art Informel présenté à la Galerie Nina Dausset en 1951 montre les œuvres de Bryen, Hartung, Wols, Mathieu et celles des Américains Pollock, De Kooning et Kline. Dans une grande liberté, leur démarche rejette toute représentation traditionnelle, les limites du tableau deviennent arbitraires et la couleur n'est plus soumise au dessin. Par ailleurs, toujours à Paris, Michel Ragon, critique d'art, rassemble en 1962 des artistes internationaux à l'occasion d'une exposition intitulée Nouvelle Figuration : les Français Dubuffet, Lapoujade, l'Italien Bol, Bacon le Britannique et le Chilien Matta. Ils remettent en question les limites de la représentation, prolongent celles du tableau, utilisent des couleurs franches et réajustent les valeurs esthétiques à la réalité de la vie. L'élan de ces recherches vers de nouvelles voies d'expression ouvre un vaste champ de libre interprétation sur les questions humaines, politiques ou sociales.
La peinture de Zumeta peut évoquer Pollock, De Kooning, Klee ou Picasso, mais sa personnalité fait qu'il se démarque d'eux. Il nous conduit vers de nouvelles formes, un autre langage, des couleurs infiniment distinctes, une écriture directe, spontanée. Ses recherches plastiques conditionnées par ses pulsions, dépouillées de toutes conventions, deviennent un engagement gestuel. «Il s'agit de résoudre le problème qui se pose et de se laisser porter par le tableau sans trop de préjugés. Voilà ma préoccupation première car c'est ma vie... La majeure partie de ma vie repose sur la peinture. Elle est, je le répète, l'un des fondements de ma vie» (3). Foisonnement de couleurs dévoré de traits entrecroisés où se retrouvent les mots de la pensée. Zumeta choisit l'accident pour suggérer une forme. Les touches larges ou lourdes se succèdent, se juxtaposent comme un bref écho à la réalité puis l'action cesse. Reste le silence de la toile. Ce silence vibre en nous, une sorte de dialogue s'établit. Un trait, un signe, une touche, une couleur nous renvoient à la trame du tableau, nous renvoient à nos interrogations intériorisées. L'organisation de l'espace est sans hiérarchie selon un procédé asymétrique. La notion d'aléatoire tangible dans les petits personnages à peine ébauchés a sûrement quelque chose à voir avec le coeur de l'homme. A peine lisibles ces visages, ces silhouettes accrochent notre regard.
La peinture de Zumeta ne raconte pas, elle fait allusion. L'artiste y dépose des touches d'humour et de fantaisie qu'il distille discrètement sur toute la surface du tableau. Espace mouvant, matière fluide où l'oeil se glisse et pénètre dans l'univers de Zumeta. Le langage du peintre, direct, en dehors de toutes conventions, explose dans un véritable déploiement de couleurs. Indépendant par rapport aux mouvements, à la mode, il fait vaciller notre regard entre Figuration et Abstraction, entre corps et objets, formes et signes, le tout coulé dans une solide technique. Avec tout ce qui rend possible la peinture, Zumeta nous propose un vocabulaire pictural opposé à l'analyse rationnelle. Jose Luis Zumeta est avant tout un peintre de réflexion et d'analyse, son tableau nous ouvre le champ de l'infini.
Annaik Carricano, historienne d'art.
1- Propos de Zumeta recueillis par Jose Luis Merino, journaliste et critique d'art, El País.
3- Le Cahier de Biarritz Culture, Kulturaldia n° 52.
3- Entretien recueilli par Jose Luis Merino pour El País.